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JARDINS
DE PROVENCE
Les jardins de
Provence ne sont pas que des décors agréables mais
tout un art de vivre, élégant et sensuel. En plus
du plaisir des yeux, il y a l'ombre bienfaisante, les parfums qui
entêtent, le déroulement gracieux des saisons, et une
cuisine légère et savoureuse qui met en valeur les
produits frais...du jardin.
La campagne
proven¨ale attire les visiteurs depuis des siècles, mais
les jardins de cette région sont restés méconnus.
En partie parce qu'ils sont très privés et en partie
parce que, au contraire de ceux de l'Angleterre ou de l'Ile de France,
ils n'ont jamais séparé l'utile de l'agréable,
le profit du plaisir. Le jardin provençal n'a jamais renié
ses racines agricoles. Un cerisier dans la force de l'àge,
bien formé et en pleine floraison éblouit tout autant
que l'essence la plus rare, et en plus ses fruits en juin et ses
couleurs d'automne fournissent deux autres saisons de beauté.
Aujourd'hui
les amateurs de jardin du monde entier admirent en Provence un équilibre
précieux entre les valeurs du terroir et un raffinement tout
cosmopolite, harmonie déjà évidente dans l'architecture
rurale et la campagne de cette région, mais nulle part plus
réussie que dans ses jardins. Depuis la vallée du
Rhône à l'ouest jusqu'à la frontière
italienne à l'est, depuis les pré-Alpes au nord jusqu'à
la Méditerranée, cette région connaît
beaucoup de variations topographiques, de climat et même de
sols. Mais sa culture, que ce soit en Provence occidentale ou sur
la Côte d'Azur, est surtout une création de l'époque
romaine. Ce sont les Romains qui les premiers créèrent
les paysages du Midi, à peu près tels qu'ils existent
encore de nos jours les terrains agricoles se mélangeant
intimement à la colline, la célèbre garrigue,
où broutent moutons et chèvres, et où les paysans
ont toujours cherché les truffes, les champignons, les asperges
sauvages...et le gibier.
Ce sont les Romains
aussi qui imaginérent les premiers jardins en Provence. Leurs
grands domaines agricoles, comme ceux de la Toscane, unirent élégance
et productivité. Vignes et vergers entourèrent les
villas romaines déjà à l'époque du Christ
et certains mas des Alpilles, encore de nos jours, ont gardé
des fondations qui ont deux mille ans d'âge. Les Romains maîtrisaient
déjà l'art de donner des formes diverses aux plantes
à feuillage persistant--les topiaires. Et aussi l'art de
doser l'ombre et le soleil selon les saisons, de planter des haies
contre le vent du nord, de gérer l'eau, le sang même
du jardin.
Les vieux
jardins de mas et de châteaux sont des jardins verts. Leur
lignes générales sont établies par des haies
et, ensembles de buis, de laurier, de laurier tin, de chêne
vert, de myrte ou de romarin. L'acanthe, cette plante vivace au
feuillage découpé qui fournit aux Grecs le modèle
du chapiteau corinthien, se retrouve dans tous les vieux domaines,
essence bien plus traditionnelle dans les jardins de Provence que
la lavande!
En même
temps, la pierre reste une présence vivante, presque d'une
égale importance sous forme de murets et arches et encore
de sculpture. Le contraste entre la luminosité cette pâle
pierre calcaire et un sombre feuillage persistant reste un des effets
les plus saisissants du jardin provençal. Contre ce fond
de traits verts bien tirés, la couleur se détache
de saison en saison.
D'abord
la brillance des amandiers en février, suivie de la floraison
des autres fruitiers à tour de rôle. L'incomparable
glycine couvre les treilles en avril, se mariant souvent aux cascades
dorées des rosiers 'Banks', au pourpre des arbres de Judée,
aux nuages plus pâles des lilas, au jaune parfumé des
coronilles, tous suivis de près par la fumée rose
des tamaris. Les différentes variétés d'iris
bleus ou violets se succèdent au pied des arbres, lianes
et arbustes--et en même temps maintiennent la terre sur les
talus rocailleux. Et puis en mai, les autres roses s'éveillent...
Colette
raconte sa vision de la campagne provençale aperçue
à l'aube, depuis le célèbre "train bleu" qui
l'emmenait dans le Midi: "Le printemps était venu sur ma
route, le printemps comme on l'imagine dans les contes de fée,l'exubérant,
l'éphémère, l'irrésistible printemps
du Midi, gras, frais, jailli en brusques verdures, en herbes déjà
longues que le vent balance et moire, en arbres de Judée
mauves, en paulownias couleur de pervenche grise, en faux ébéniers,
en glycines, en roses..."
Mai et juin restent traditionnellement les mois les
plus fleuris en Provence, quoique l'automne paraît souvent
comme un nouveau printemps. En Septembre les lilas des Indes sont
splendides, et beaucoup de rosiers refleurissent jusqu'à
Noël. D'autres plantes bulbeuses comme les sternbergias étoilés
se répandent en tapis sous les arbres. Quant au feuillage,
les couleurs d'automne des vignes vierges, des arbres fruitiers
et des vignobles où chaque variété prend un
ton différent de rouge, orange ou jaune n'ont rien à
envier à personne, surtout lorsqu'elles se détachent
sur le fond d'un ciel provençal bleu-violet.
Les vieilles
maisons de ferme regardent toujours vers le sud ou sud-est, tournant
le dos au mistral. Une longue treille sur la façade sud soutient
une vigne ou une glycine dont le feuillage ne paraît que tard
en saison, si bien que le soleil d'hiver pénètre sans
problème. Et par la suite, ces plantes grimpantes fournissent
une ombre précieuse, un parfum suave et même des fruits...
Les vieux mas possèdent aussi de grands arbres devant la
façade--platanes, ou tilleuls, ou micocouliers. Contre leurs
murs il y a des coins abrités pour manger dehors, souvent
même plusieurs pour des heures et saisons changeantes. Car
en Décembre on voit souvent venir des journées ensoleillées
où l'on peut déjeuner sur la terrasse, entourée
de laurier tin et des différentes variétés
de romarin qui fleurissent tous en hiver. Mais si les vieux jardins
étaient faits surtout pour l'hiver, le printemps et l'automne,
aujourd'hui on recherche avant tout les floraisons estivales.
Pour
beaucoup d'amateurs venus d'ailleurs, la Provence est surtout une
terre de vacances joyeusement colorée comme les maisons ocrées
de certains villages, ou comme les tissus indiens si justement célèbres.
Depuis quelques générations déjà, les
lauriers roses et les géraniums dans leurs poteries en terre
cuite égayent les fonds verts des jardins estivaux.
Aujourd'hui
les pépiniéristes se donnent du mal pour étendre
la gamme de plantes fleurissant en été mais aussi
résistantes à la sécheresse--comme les différents
sauges et solanums arbustifs. La Côte d'Azur profite d'un
grand choix de plantes exotiques--les hibiscus ou les bougainvillées
si éblouissantes, ou les différentes variétés
d'agrumes.
Depuis
quelques années, un autre style domine dans les jardins provençaux,
une recherche de la subtilité des nuances pales et fraîches,
qui s'inspire non pas des jardins de ferme mais de la garrigue sauvage
: c'est le jardin gris. L'olivier domine ici, avec la lavande dans
ses différentes variétés, et la pierre claire
des régions calcaires sert de fond lumineux. La floraison
se limite ici aux couleurs pastels : bleus clairs, roses et blanches.
Les plantes à feuillage gris sont d'ailleurs particulièrement
résistants à la sécheresse. Si la tendance
colorée peut faire penser à Van Gogh, celle-ci rappellerait
plutôt la Provence de Cézanne, qui vouait au gris une
dévotion de plus en plus affirmée.
Dans les
deux cas, les arbustes à feuillage persistant, taillés
en lignes et en formes géométriques, fournissent un
cadre invariable. La taille, en Provence, que ce soit pour la vigne,
les arbres fruitiers ou les haies et parterres des jardins, reste
une pratique ancestrale. Elle n'implique nullement un désir
de dominer la nature mais au contraire un souci du bien-ëtre
des plantes, comme celui que les parents prodiguent à leurs
enfants. Ou comme le demande un paysagiste : "Cela vous gêne-t-il
de vous couper les ongles?"
De toute
manière, le climat violent de la Provence ne permet jamais
d'envisager une nature dominée par l'homme : les vent du
nord qui courbent les arbres, les pluies qui peuvent dévaster
des village entiers, la sécheresse brûlante de l'été...
Si les paysages méditerranéens sont depuis des millénaires
profondément humains, il s'agit d'un dialogue bien respectueux
avec une Nature qui a toujours le dernier mot.
Les amateurs de jardins
provençaux de toute tendance aiment marier ces deux arbres
si représentatifs du monde méditerranéen: l'olivier
et le cyprès. Cependant celui-ci fait partie du paysage provençal
depuis relativement peu de temps, en tout cas en tant que arbre
de haie champêtre.
En
Provence occidentale, le patchwork actuel de petits champs protégés
du vent par les hautes lignes de cyprès a pris forme il y
a seulement depuis cent cinquante ans, grâce à l'extension
du réseau d'irrigation qui permit la pratique des cultures
maraîchères dans les Alpilles et dans le Comtat venaissin.
Ainsi les cyprès tant admirés de Van Gogh en 1888
n'existaient que depuis une génération lors de son
arrivée en Provence!
Ces cultures
maraîchères remplaçaient...des champs d'oliviers,
relégués aux pentes non irrigables. Ceux qui restent
de nos jours ont parfois des arbres à plusieurs troncs, poussant
en ronds. Ce sont des rejets survivant depuis les gels meurtriers
de 1956. S'ils ont moins d'allure que les oliviers centenaires de
la Côte d'Azur, ils ont malgré tout beaucoup de charme.
Ceux de
la Côte, souvent centenaires, massifs et pleins de caractère,
se trouvent surtout le long des terrasses de l'arrière-pays,
sur les collines qui montent de façdins. Ainsi les modes
évoluent. De la même façon les champs de lavande,
relégués par la tradition aux pentes rocailleuses
de montagne, du Ventoux ou de Valensole, poussent maintenant (parfois
avec difficulté) sur les terrains riches des vallées-
-dans les jardins. On ne se passe plus de son champ de lavande.
Et beaucoup entourent leurs oliviers d'une belle pelouse bien verte
héritage plutôt anglais, exigeant un arrosage perpétuel.
Ainsi les propriétaires
de jardins en Provence doivent se poser la question : faut-il maintenir
certaines traditions qui, après tout, étaient basées
sur une certaine logique du climat de sol, ou peut-on expérimenter
avec de nouvelles associations, en toute liberté? Il est
certain que les oliviers entourés de gazon tombent souvent
malades par excès d'eau. Mais peu de gens aujourd'hui abandonneraient
le couple élégant que forment ensemble olivier et
cyprès, simplement parce qu'il était peu courant il
y a deux cent ans.
La Côte
d'Azur possède à ce sujet un héritage qui lui
est propre. Jusqu'à la fin du XVIII siècle, les vieux
domaines pratiquaient un art de vivre romain et roman tout comme
ailleurs dans le Midi. Mais à cette époque, la "Riviera"
fut crée par une élite étrangère, à
dominance anglaise, peut- être, mais où les Russes,
les Américains et même les Parisiens avaient aussi
leur place. Beaucoup d'entre eux avaient les moyens de réaliser
leurs fantaisies les plus extravagantes, dans la création
des jardins comme ailleurs. Ainsi Cannes, de simple village de pèche,
devint la ville sophistiquée que l'on connaît. Monaco,
grâce au chemin de fer, ouvrit son casino...et planta ses
palmiers. Les grandes propriétés de la Belle Epoque
offrent encore de nos jours une variété étonnante
de jardins légendaires et constituent un héritage
unique en Europe et peut-être au monde.
Beaucoup
ont été restaurés et sont ouverts au public,
surtout à Menton. L'expérimentation individuelle à
grande échelle devint ainsi la quintessence même de
la Côte d'Azur, depuis les impressionnantes collections de
plantes exotiques comme à la Mortola, juste au-delà
de la frontière italienne, jusqu'aux fantaisies de Béatrice
de Rothshild à Cap Ferrat, inspirées par ses voyages
dans le monde entier. Ces domaines côtiers étaient
si fabuleux que les créateurs actuels refusent de les imiter,
et préf¸rent plutôt des rêves plus simples de
vie campagnarde dans l'arrière pays. Les meilleures créations
de nos jours se trouvent entre Nice et Grasse, souvent sur les terrasses
où les parfumeurs de cette dernière ville faisaient
cultiver autrefois les roses, le jasmin et les agrumes pour en récolter
les fleurs. Ainsi les jardins actuels de la Côte d'Azur pratiquent
à nouveau cet art de vivre campagnard qui marque ceux de
la Provence toute entière.
Le romancier
anglais Lawrence Durrell choisit de vieillir dans le Midi parce
qu'il apprécia le mariage d'un mode de vie méditerranéenne
très ancienne avec le savoir vivre bien connu des Français.
C'est cette union que l'on voit aujourd'hui dans le jardin provençal
moderne, où la rencontre entre influences anglaises, françaises
et italiennes atteint un style élégant mais intime,
cosmopolite mais gardant ses racines dans le monde rural. Max-Phillipe
Delavouet, un poète provençal, nota un jour que "L'art
de Provence, en ses meilleures manifestations, est toujours un peu
un art de paysans. Il n'oublie jamais la terre dont il procède
et les plus belles oeuvres, écloses même dans les cités,
ont toujours cet air raffiné et rustique qui fait la noblesse
de nos campagnes."
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